Remotely Global: Village Modernity in West Africa

remotely-global

Charles PIOT
Chicago: The University of Chicago Press, 1997
ISBN: 0-226-66969-6 — 220 pages

Qui sont-ils, les Kabre (Kabiyè)? Des primitifs vivant dans les montagnes du Nord-Togo et oubliés par la modernité, comme se les représentaient non seulement les anthropologues de la vieille école mais aussi leurs compatriotes du Sud du pays ?—ceux-ci se sont-ils débarrassés de ces préjugés ? Rien n’est moins certain. Un peuple violent par nature comme la démocratisation ratée des années 90 a pu le confirmer à certains de leurs adversaires politiques ?
Piot répond énergiquement par la négative. Les Kabre, selon lui, sont, par définition, un peuple moderne puisque tout porte à croire qu’à l’origine de leur installation sur le territoire qu’ils occupent aujourd’hui, se trouve une migration : ils auraient fui la région de Kete Krachi dans le Nord-Ghana actuel à la suite des razzias esclavagistes ashanti des 17è et 18è siècles. Leur présence au Togo serait donc une conséquence directe de la traite des esclaves—élément déterminant de la modernité telle qu’elle est théorisée aujourd’hui. Loin d’être donc un peuple autochtone, ancré sur son territoire depuis la nuit des temps (comme le régime Eyadema l’a défendu pour des raisons évidentes), en marge de la modernité, les Kabre sont un peuple qui a su s’accommoder de l’histoire et de ses avatars tout en se formant une identité distincte. Les migrations vers le Sud en quête de sols plus propices à l’agriculture pendant la colonisation, ou plus récemment l’installation dans le Sud à la suite de la prise du pouvoir par l’un des leurs ont influencé grandement la conception que se font les Kabre de leur culture, qui de ce fait est loin d’être statique.
Piot, dans son livre, décrit certains des aspects caractéristiques de la culture Kabre : échange de biens, conception de la communauté et de la personne, identité sexuelle, rituels, etc. Mais son but étant de dépasser ces traits fondamentaux de la culture Kabre, qu’il veut dynamique, il y note scrupuleusement les changements qui y ont été apportés au cours de l’hisotire surtout en fonction des flux migratoires vers le Sud et du retour au pays Kabre. Les Kabre sont bien un peuple moderne : « The Kabre world is one of promiscuous mixing, in which sacrifice and MTV, rainmakers and civil servants, fetishists and catechists exist side by side and coauthor an uncontainably hybrid cultural landscape. If modernity is constantly trying to draw boundaries around itself by differentiating itself from that which is non-modern (‘tradition’), Kabre refuse such boundaries and the distinctions that accompany them. They are at home in the world of so-called tradition as in that of the modern, and see the mixture of the two not only as unproblematic but also as desirable. » (173)
En final de compte, Piot prouve bien, dans la veine de la critique postcolonialiste contemporaine et contre l’anthropologie à l’ancienne, la‘modernité’ du peuple kabiyè. On trouvera ici une étude très empathique des Kabiyè—ce que l’auteur reconnaît lui-même (25). Comment en aurait-il pu aller autrement ? Piot a séjourné plusieurs fois à Kuwdé, le village kabiyè qui lui a servi de cas d’étude.
Cependant, pour un lecteur contemporain, togolais surtout, une question se pose : quelle est, dans un Togo ethnico-politiquement divisé depuis des décennies, la valeur d’une telle étude sur l’ethnie politiquement dominante et que de nombreux Togolais se représentent facilement sous les traits de son membre le plus illustre, feu président Eyadema ? Piot ne cache pas sa sympathie pour les Kabre: « At a time in Togolese history when images of the ‘savage’ nature of the peoples form the north circulate promiscuously in the local press—and among diplomats in the embassies—and produce acts of brutality against northernerns on the streets of Lomé, silence too easily slips into complicity. If I aim, then, to convince the reader that Kabre are interesting and complex people, cosmopolitans in their own way, ‘moderns’ who have much to contribute to an ever-refracting modernity, I do so out of a sense of urgency born of the current political moment. » (26-27)
Ceci ne convaincra certainement pas les Togolais, souvent d’ethnies différentes, qui ont connu les geôles d’Eyadéma ou sont tombés sous les balles de ses hommes de main pendant les mêmes années dont parle Piot. Mais une chose est claire : il faut comprendre avec Piot que l’antagonisme ethnique, loin d’être de nature atavique ou essentialiste, est le résultat d’un jeu politique concret et d’une lutte pour le contrôle des ressources du pays. Et s’il y a eu ‘connivence’ culturelle ou identitaire entre l’élite politique et le peuple kabre, c’est celle-là qui a non seulement instrumentalisé la culture kabre (les luttes ewala et le recrutement de soldats) mais aussi monté sa représentation (rituels kabre transformés en spectacles d’Etat) au profit de son propre pouvoir.
Il aurait fallu un livre, peut-être pas d’anthropologie, mais de science politique pour aborder de façon plus profonde cette question chaude des rapports de l’ethnique et du socio-politique au Togo, ce qui constitue, du point de vue togolais, l’un des aspects les plus saillants de la modernité contemporaine. La connaissance des Kabre à laquelle nous convie  Piot n’est, dans ce sens, que partiellement satisfaisante.

Koffi Anyinefa— Janvier  2009