Kétéyouli l’étudiant noir

Modeste d’ALMEIDA et Gilbert LACLE
Lomé : Editions de la Lagune, 1967 ( ?)

 

Dans cette pièce de théâtre, les deux auteurs, alors étudiants à l’Université de Lomé, posent avant tout la question du conflit entre la tradition et la modernité. Comme ils le déclarent dans l’avant-propos, leur but est de « contribuer à [la] transformation des esprits et à la promotion de l’Afrique » dans le cadre d’un projet de  modernisation de la société.

Les dramaturges illustrent leurs idées en trois actes.

Dans le premier, Charles Kétéyouli qui vient d’obtenir son baccalauréat, réussit, avec l’aide de son père à l’esprit ouvert et contre le dessein de son oncle cupide et du féticheur corrompu du village, à s’envoler pour la France où il va poursuivre des études d’agronomie. Il laisse derrière lui Janine, une jeune femme que tout le monde considère sa fiancée.

Le séjour d’études en France constitue l’essentiel du deuxième acte. Ici, la question qui se pose est celle de l’influence, potentiellement néfaste, du séjour en Europe sur les Africains qui se laissent souvent séduire par la vie facile et moderne qu’on y peut mener … et aussi par ses femmes. Kétéyouli a rencontré en France Alice – qui n’est présente dans la pièce qu’à travers le discours des autres personnages. Il caresse l’idée de l’épouser et, avec l’aide des parents de celle-ci, s’installer confortablement en France. Il est fortement tenté par l’exil définitif mais n’écarte pas le retour au pays natal. Si Kétéyouli hésite entre rester en France et retourner au pays, deux de ses compatriotes, Yvon et Roger, défendent respectivement ces deux pôles du conflit de Kétéyouli. Roger, le révolutionnaire, comme il est appelé, aura la plus grande influence qui propose à Kétéyouli des vacances au pays, juste après l’obtention de diplôme d’ingénieur agronome.

Nous retrouvons donc les deux étudiants au pays dans le troisième acte. Kétéyouli retrouve Janine qui lui apprend que son père à elle veut la donner en mariage au plus offrant, en l’occurrence à un vieux commerçant polygame. Dans une sorte de miroir au premier acte, les mêmes forces rétrogrades que condamne la pièce sont mises à nu : le parasitisme des parents, le diktat des pères surtout en ce qui concerne le mariage des filles, la polygamie, les dots, le fétichisme etc… Yvon qui dénonçait tout ceci en France n’avait pas tort comme le constate Kétéyouli à ses dépens. Il n’a pas l’argent que demande en dot le père de Janine. Que vont faire les deux amoureux ? Fuir le village et aller faire leur vie en ville ? Arrive alors le chef du village pour dénouer la situation. Il lit publiquement les nouvelles lois sur le code familial récemment votées par le gouvernement : interdiction du mariage forcé, de la polygamie et de la dot. Les forces réactionnaires du village ont perdu. Kétéyouli et Janine se marient dans l’allégresse générale, et le rideau tombe sur la pièce. Adieu la France et Alice !

La pièce, sous-titrée Le Drame des jeunes élites africaines est thématiquement proche de nombreux textes qui ont fait du conflit entre tradition et modernité un des plus grands topoï du canon littéraire francophone africain. Mais il rappelle certainement beaucoup plus Trois prétendants… un mari (1963), une comédie du Camerounais Guillaume Oyono Mbia de par son genre mais aussi Kocoumbo l’étudiant noir (1960), roman de l’Ivoirien Aké Loba. Nous apprenons dans son avant-propos que sa première a eu lieu le 18 mars 1966 et qu’elle a connu un succès retentissant auprès du public. Ceci justifie probablement sa seconde édition, malheureusement non datée (tout laisse croire qu’elle est de 1967 ou peu après) qui a servi à ce compte-rendu.

A lire cette pièce aujourd’hui, on s’imagine aisément tous les espoirs qu’ont suscité l’accession des pays africains à l’indépendance. Le modèle de modernité proposé ici paraissait alors facilement atteignable avec la prise en main des affaires nationales par  des gouvernements intègres supportés par une élite idéaliste. La confiance accordée au gouvernement dans la gestion des nouveaux Etats a dû être grande pour que son action soit proposée comme deus ex machina, seule capable de débloquer la situation difficile du protagoniste. Aujourd’hui, on peut penser qu’elle était un peu excessive : ces gouvernements ont souvent déçu comme en témoignent nombre de romans paraissant déjà à la fin de la décennie des indépendances (on pense ici immanquablement aux Soleils des indépendances de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma). Et la fuite des cerveaux que condamne la pièce est devenue plutôt un mal nécessaire vu la stagnation économique de nombre de pays africains.


Koffi Anyinefa – avril 2009

P.S. : Laclé et d’Almeida auraient composé en 1963 L’Epreuve, une comédie inspirée de Molière. Quelqu’un parmi nos lecteurs et lectrices en connaîtrait-il/elle l’existence sous forme de texte ?