Femme infidèle


Sadamba TCHA-KOURA
Lomé: Nouvelles Edtions Africaines, 1988
ISBN: 2-7236-0961-8 — 142 pages
 
Raconté à la première personne, ce roman est un réquisitoire contre la polygamie et le mariage forcé : Talahatou, l’héroïne et la narratrice, a été obligée à épouser Morou, qui devient de ce fait polygame. Loin de condamner l’infidélité des femmes comme peut le suggérer son titre, le roman en donne plutôt une explication à travers le destin de son héroïne.
L’ouvrage s’ouvre sur une violente scène de ménage. Talahatou, qui hait son mari – elle va jusqu’à souhaiter sa mort afin de recouvrir sa liberté – refuse de le laisser consommer son mariage : les époux échangent des coups, inaugurant ainsi le début d’une cohabitation houleuse. Pour se venger de sa détestable situation conjugale, Talahatou cocufie son mari et rentre chez sa mère au village où Morou vient la chercher pour la ramener à Lomé.
Malgré ces mauvais rapports conjugaux, Talahatou sait être généreuse. Par exemple, lorsque son mari est incapable de payer les arriérés du loyer de l’unique chambre qu’ils occupent, elle se prostitue pour sauver la situation. A la fin du roman, le mari se propose de prendre une troisième femme. Talahatou plie alors bagage, espérant pouvoir rejoindre Safiou, le jeune homme dont elle est amoureuse. Celui-ci n’est pas au rendez-vous et tout laisse croire que Talahatou retournera dans le foyer polygame qu’ont rejoint entre-temps des frères et cousins de Morou. « La société Tem m’avait rongé les ailes le jour de ma naissance, elle ne me lâcherait pas. » C’est sur cette note pessimiste que se termine le récit, condamnant ainsi l’héroïne à son destin.
L’auteur se fait le porte-parole des femmes pour condamner la polygamie et l’union non consentie, aussi bien dans leurs aspects économiques, affectifs que moraux. Morou, le mari, est un oisif incapable de subvenir aux besoins de sa famille. Il a même dû s’endetter pour épouser Talahatou. A l’arrivée de celle-ci dans le foyer, il néglige complètement Dahana, sa première femme qu’il humilie fréquemment, n’ayant d’yeux que pour Talahatou. Evidemment, Dahana est jalouse et méprise ouvertement sa co-épouse, qui, par contre, ne s’en offusque pas. Talahatou comprend sa rivale, se considérant elle-même comme une intruse, responsable des malheurs de l’autre. Côté moral, la promiscuité dans laquelle vivent les membre du foyer est difficile. Si l’héroïne reconnaît l’existence de motifs variés pour l’infidélité de la femme, elle explique la sienne comme une réaction à son mariage forcé et à la polygamie, ainsi qu’à une volonté d’affirmer sa dignité.
Même si le combat féministe que mène Talahatou s’inscrit dans la perspective globale de l’émancipation de la femme africaine, c’est surtout la société Tem islamisée du Centre Togo qui est prise ici en défaut à travers des pratiques comme l’excision, la polygamie, le mariage forcé, les prescriptions vestimentaires pour la femme, etc. Ce n’est pas l’Islam en tant que tel qui est condamné, mais son interprétation radicale au profit des hommes. En définitive, ce sont les hommes Tem qui se retrouvent sur la sellette dans le roman, depuis les maris irresponsables jusqu’aux jeunes amants fougueux : aucun d’eux n’est respectueux de la personne de la femme Tem que l’auteur vise à réhabiliter.
Si le premier roman de Tcha-Koura – plutôt connu aujourd’hui sous le nom de Sami Tchak – ressemble par ses thèmes dominants par exemple à Une si longue lettre de la Sénégalaise Mariama Bâ ou voire à Do They Hear You When You Cry, l’autobiographie de sa compatriotre à lui, Kassindja Fauziya publié en 1998, il pêche par son militantisme généreux mais quelque peu forcé, ainsi que par son ton discursif, surtout au début du texte. Cependant, sur le plan sociologique, ce roman a le mérite d’aborder le problème de l’exode des femmes Tem vers la capitale du pays, Lomé, et vers les grandes villes du Nigéria où elles ne jouissent pas toujours de la meilleure réputation.
 
Koffi Anyinefa – Février 2009
*Compte-rendu initialement paru dans Ambroise Kom : Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française en Afrique au Sud du Sahara. Volume II. San Francisco : International Scholars Publications, 1996. Repris ici avec quelques légères modifications.