Destins enchaînés

Kangni DJAGOE-KANGNI
Lomé : Nouvelles Editions Africaines, 1988
ISBN: 2-7236-0962-6 – 67 pages
La nouvelle raconte l’histoire d’un jeune couple de villageois. Pour jeter les bases économiques de son foyer, Avétumé quitte Damavé, le village natal, pour Alama, la capitale du pays, promettant à sa femme Tounké de revenir dès qu’il aura épargné assez d’argent. Le début de son séjour en ville est plutôt difficile : après près de dix mois de chômage, il trouve enfin du travail chez un commerçant et envoie régulièrement de l’argent à sa femme. Trois ans après son arrivée en ville, Avétumé tombe amoureux d’Aboura et l’épouse, alors que Tounké attend désespérément son retour au village. Apprenant la nouvelle du mariage de son mari, cette dernière décide de le rejoindre à Alouma contre le gré de ses parents et du conseil de village. Entre-temps, Avétumé purge une peine de prison pour avoir laissé Aboura disparaître avec la caisse du commerçant qu’il avait ramenée chez lui un soir. Yatenga et Kaglitso, deux amis, négocient sa libération. Avétumé et Tounké se retrouvent alors et quelques mois plus tard, ils attendent un enfant.
Ce happy-end n’a été rendu possible que par une pratique traditionnelle, celle de la « fille enchaînée » : « Tout homme qui prenait femme fabriquait un bracelet et une bague pour la partenaire de sa vie. Ainsi, s’il arrivait qu’un jour la femme commît ne infidélité à l’endroit de son mari, la sanction exige que la main de celle-ci fût coupée et que le bracelet et la bague fussent remis au mari ».
La tradition, dans l’ensemble, est peinte ici avec sympathie. Cependant, le sort qu’elle réserve à Tounké montre bien qu’elle comporte des injustices et des contradictions. Ses prescriptions relatives au statut matrimonial sont problématiques, sans faire état de son caractère foncièrement sexiste, que serait-il advenu de Tounké si elle ne s’était décidée à rejoindre son mari en ville ? La tradition lui prescrivait l’attente. En l’enfreignant, elle a fait preuve de courage et d’esprit d’initiative pour sauver sa situation ambiguë et par conséquent, aussi paradoxal que cela puisse sembler, la tradition elle-même qui aurait été incapable de résoudre le problème sans se remettre en question. A l’image de cet exemple concret, la tradition devrait surmonter ses ambiguïtés pour survivre. Est-ce là le sens inscrit dans les actions de Tounké ? On peut y lire aussi la profondeur de l’amour qu’elle nourrit pour Avétumé et qu’elle cherchait à out prix à défendre.
La structure topographique binaire village/ville et leur opposition rendent compte de l’antagonisme de ces deux espaces. Si le village semble l’emporter sur le plan affectif et social (solidarité, serviabilité, politesse) sur la ville, il est économiquement perdant : c’est ce qui explique le départ d’Avétumé pour la capitale. Ici règne cependant l’individualisme et les conditions de vie y sont difficiles. L’auteur la compare à une jungle, à un labyrinthe, à une forêt. Ces métaphores sont soutenues par l’expérience de quelques personnages et par quelques situations fortes : la longue quête de travail du protagoniste et sa misère ; la concussion des hauts fonctionnaires de l’Etat, tel ce directeur des Mines qui se retrouve finalement en prison pour détournement de deniers publics ; le matérialisme des femmes. Cependant, certains personnages y tentent de préserver la solidarité villageoise : Yatenga qui héberge Avétumé pendant tout le temps qu’il est au chômage ; sa femme Nkoné qui apporte à manger au héros en prison ; Kaglitso qui arrange sa libération.
Le village et la ville ont chacun leurs avantages et désavantages. La symbiose de leurs valeurs positives respectives assurerait un bel équilibre.
Il faut fournir un certain effort pour trouver le fil conducteur dans la nouvelle et lui donner une interprétation valable. Non pas qu’elle soit hermétique (au contraire, elle est écrite dans une langue très sobre parsemée ici et là de ‘togolismes’ – ‘apatam pour abri et concession poour cour d’une maison par exemple) mais il y manque les éléments narratifs producteurs de sens : l’auteur ne semble pas avoir bien maîtrisé le genre littéraire qui était le sien.
Destins enchaînés est sans doute l’histoire d’un amour fidèle, mais thématise aussi peut-être la confrontation de la « tradition » et du « modernisme », une des plus vieilles questions des littératures africaines en langues européennes.
 
Koffi Anyinefa – Février 2009
*Compte-rendu initialement paru dans Ambroise Kom : Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française en Afrique au Sud du Sahara. Volume II. San Francisco : International Scholars Publications, 1996. Repris ici avec quelques légères modifications.