
Edem [Awumey]
Paris : Gallimard, 2006
ISBN : 2-07-077413-9 — 179 pages
A Port-Mélo, la capitale du Port, un pays sur la côte ouest-africaine vivant sous la férule du Gommeur – bel euphémisme pour nommer un dictateur cruel –, le peuple survit avec les moyens du bord, vaquant à ses occupations quotidiennes entre le marché de la gare, la rue Z, et s’accommodant tant bien que mal de la disparition d’individus dont les corps déchiquetés sont plus tard retrouvés sur la plage, non loin du wharf vétuste et rouillé datant de l’époque coloniale allemande. C’est dans cet univers concentrationnaire qu’Edem campe ses personnages : Manuel, Mère Cori, Joséphine/Monie et Mélo. Chacun d’eux, à sa manière, mène son combat contre la dictature. Manuel, recherché par la police politique, note scrupuleusement dans un carnet le nom des ‘gommés’ par le pouvoir. Mère Cori, entre deux manifestations pacifiques terminant toujours mal pour les manifestants, interroge ses cauris pour prédire un avenir apparemment bouché et le sort qui sera réservé à Manuel. Joséphine/Monie fait le décompte des ‘gommés’. Et Mélo, le narrateur, amoureux de Joséphine, pris et relâché au lendemain de la manifestation qui commence le roman, tergiverse dans sa dénonciation de Manuel contre sa libération comme convenu avec Orphéus Bambara, le chef de la PJ.
Edem s’est vu décerner le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire pour ce roman en 2006 (après K. Efoui en 2002, K. Alem en 2003 et S. Tchak en 2004), probablement pas pour son choix de la violence politique comme sujet – celle-ci est devenue une thématique plutôt banale de la fiction africaine depuis la fin des années 60 – mais pour son écriture originale.
Le texte est organisé en petits chapitres, tableaux d’activités quotidiennes, apparemment indépendants auxquels les courtes séances de divination de Mère Cori les ouvrant et le décompte des morts de Joséphine les terminant donnent une certaine cohésion structurelle.
On ne trouvera pas dans ce roman une narration traditionnelle. Les personnages sont délibérément élusifs. Qui sont-ils ? Ce serait plutôt une gageure que de vouloir reconstituer leur état-civil. Par exemple, Joséphine. Certes, surnommée ainsi par le narrateur en souvenir de Joséphine Baker, la danseuse Afro-américaine qui a séduit le Paris d’entre-guerre. Mais est-elle l’étudiante dont tombe amoureux Mélo ou Monie, la journaliste parisienne, fille de l’amant de jeunesse de Mère Cori que celle-ci croit mort au front en Alsace pendant la Deuxième Guerre Mondiale? Est-elle étudiante ou prostituée ? De Christophe Mélo, le narrateur à la première, on sait seulement qu’il est étudiant mais aussi vendeur de bibelots, ami de Manuel. Si on en sait un peu mieux sur Manuel, probablement le personnage le plus important, sa présence n’est qu’évoquée par les autres personnages : il a roulé sa bosse un peu partout en Afrique, mais aussi en Europe et dans les Caraïbes avant de revenir au pays se faire prêtre après une formation à Rome. Mais Manuel existe-t-il vraiment ? C’est ce qu’on ne peut pas dire avec certitude puisque les personnages eux-mêmes doutent parfois de son existence, même si toute l’’action’ du roman se limite à sa recherche par la PJ d’Orphéus Bambara. Ne serait-il qu’un complexe d’idées, celles de la persécution en général, de l’écrivain et de l’importance de son travail dans la préservation de la mémoire?
On aurait souhaité avoir des portraits moins rapides, impressionnistes. Mais la plénitude des corps et des esprits est-elle possible dans un univers aussi violent que celui de Port-Mélo ? L’écriture d’Edem est plus évocatrice que transparente. Ainsi, le cadre spatial du roman, circonscrit à quelques lieux symboliques, est suggéré en touches rapides, redondantes et puissantes : « Un lieu et un nom, le bidonville, ses odeurs de fumée et de pourri et ses cartons troués portent le nom des cireurs ; le Fumoir, ses jardins, ses piloris et ses camions nettoyeurs portent le nom de la milice ; la rue Z pour les douleurs et colères du présent ; le rond-point des Tirailleurs pour le mythe et l’histoire ; le maquis Tropicana pour une jeunesse qui noie sa peine dans la bière brune et les plans de fuite ; le reposoir du wharf pour Monie la danseuse et nos amours furtives, pour Orphée et le retour… Sur le carnet, écrire tout ce monde-là, les joies, les meurtres, les folies » (175).
On ne peut pas dire qu’il y ait une histoire véritable dans ce roman. Rien que quelques tableaux assez forts sur lesquels l’auteur revient incessamment comme pour ancrer en nous cette idée de blocage complet des corps aussi bien que des esprits à Port-Mélo, somme toute un enfer auquel il est difficile d’échapper. Ironiquement, Orphéus Bambara, loin d’être celui qui, comme dans le mythe bien connu, ira sortir sa bien-aimée de l’enfer, est bien celui qui le gère. S’exiler du pays est possible, mais ne paraît pas être la solution. Ceux qui ont quitté le Port aussi bien par le passé lointain que récemment, ne s’en sont pas mieux trouvés (esclavage, Deuxième Guerre Mondiale, par exemple). Les plus éclairés, comme Manuel, sont revenus pour contribuer à la construction du pays dans les conditions qu’on sait.
Le roman d’Edem est finalement assez pessimiste. Si le présent est un enfer, ni le passé ni le futur n’offrent d’alternatives possibles : Elmina, la ville natale de Mère Cori et du narrateur, avec son air de nécropole, n’est plus que le lieu d’une certaine nostalgie, un arrière-pays paré simplement du souvenir d’un âge d’or colonial. L’Afrique ancienne des cauris de Mère Cori est bien désuète, inutile. Les mythes positifs sont pervertis et l’espoir ne se présente que sous la forme d’un chien famélique nommé Espérance qui dispute aux enfants de la Rue Z les détritus d’un dépotoir tout proche.
Tout laisse croire cependant que l’écriture, en final de compte, se doit non seulement d’enregistrer les pages sombres de la vie et de l’Histoire, mais aussi de les exorciser et d’anticiper sur des moments heureux : planter des mots et attendre qu’ils fleurissent, comme le suggère le poète cubain Guillén à Manuel qui l’aurait connu au cours de son exil (174-175).
Le texte d’Edem est plus riche que ne le suggère ce compte-rendu : l’évocation, à travers le journal de l’amant de jeunesse de Mère Cori, du Paris qui a vu l’émergence de la poésie de la Négritude ; les réminiscences de l’histoire (la colonisation allemande par exemple) et de la géographie (Mélo, c’est Lomé en verlan ; le wharf, image iconique de la plage loméenne) togolaises ; l’hommage plus ou moins explicite à des musiciens (la Togolaise Bella Bellow, l’Afro-Américain Albert Ayler) ou à des écrivains (le poète cubain Nicolas Guillén, le théoricien français Barthes [la rue Z], le romancier guinéen Tierno Monénembo – dont l’auteur connaît bien l’oeuvre sur laquelle il a écrit sa thèse de doctorat). Mais c’est à son compatriote Kossi Efoui, cité en exergue au roman, qu’est réservé le plus grand hommage. Et en effet, on ne peut pas lire Edem sans penser à Efoui qui l’a précédé dans le refus de la narration traditionnelle.
Tous ces éléments, il faut le dire aussi, pas très bien cousus, portés par une écriture peu conventionnelle, risquent de confondre (et pourquoi pas ennuyer) maints lecteurs. Les plus tenaces découvriront cependant parsemées ici et là des phrases somptueuses donnant la mesure du travail sur la langue qui a guidé le projet de l’auteur : « Des arbres et un dépotoir occupent le champ, une école aussi, le savoir planté tel une tache incongrue au milieu du tapis de misère et de pourriture… » (14)
Koffi Anyinefa – Mai 2009