La Fête des masques

Sami TCHAK
Paris : Gallimard, 2004
ISBN : 2-07-077038-9 – 105 pages
Carlos, le protagoniste, personnage androgyne à la sexualité ambiguë, vit avec son père, sa mère et sa sœur Carla. Le père, jouant au tout puissant mais incapable de subvenir aux besoins de sa famille, décharge sa frustration sur son jeune garçon qu’il trouve efféminé et sur sa femme qu’il n’hésite pas à rosser quand bon lui semble, d’autant mieux que ces raclées fréquentes ne sont qu’expression de la relation sado-masochiste qui lie ce couple. Quant à Carla, le père ne peut que se soumettre à son autorité puisque c’est elle qui nourrit la famille en vendant ses charmes dans les hautes sphères politiques du pays dédaigneusement nommé « Ce qui nous sert de pays ». Voici ce que dit Carlos de sa sœur : « Ma sœur Carla, beauté. Tout tombait devant elle, les voitures s’arrêtaient… Et tous ces hommes, qui ont le pouvoir de l’argent, de l’arme et de la Constitution, tous ces hommes qui s’arrêtent, prêts à lui servir d’échelle. Elle les toise, Carla, reine installée confortablement sur le trône de sa beauté, de sa jeunesse, consciente de sa toute-puissance. » (44-45).
Il n’est donc pas surprenant que le jeune Carlos s’identifie plutôt à sa sœur (à noter aussi que son prénom lui-même n’est que la version masculine de celui de sa sœur), veut vivre comme elle, aimer les hommes qu’elle aime et lui ravir sa puissance, dans une sorte de complexe d’Œdipe distordu. L’occasion se présente pour Carlos lorsque Carla, ayant besoin d’une amie pour l’accompagner à une réception du Président du pays, transforme son frère en jeune fille, au vu et au su de leurs parents et pour tout le grand bonheur du garçon. A la réception, il séduit le Capitaine Gustavo, homme puissant du régime, chargé de la répression politique. Mais, au moment de passer à l’acte, Carla les surprend et s’offre elle-même à Gustavo au grand désespoir de Carlos. Le Capitaine avait-il été dupe ? Tout laisse croire que non : ce bourreau est un intellectuel qui a rédigé une thèse sur Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. L’empereur romain, on le sait, a entretenu des relations homosexuelles avec Antinoüs…
C’est de ce jour que date la misogynie de Carlos qui s’est promis de tuer sa sœur. A défaut de cela, il tuera, dans un pays étranger – comment est-il arrivé là, c’est ce qu’on ne sait pas – anonyme, Alberta, une femme rencontrée sur la plage la veille. Rendant visite à Alberta comme convenu le lendemain de leur rencontre, il croise un beau jeune homme, Antonio, et qui n’est que le fils d’Alberta— ce qu’il ne sait pas encore—et à qui il offre un billet de cent dollars. Une fois chez Alberta, celle-ci lui raconte ses difficiles relations aux hommes et exprime son désir de se marier. En fait, elle pense avoir trouvé le conjoint idéal en Carlos. Ils écoutent de la musique et Carlos remarque qu’Alberta a une belle collection de livres d’auteurs gays. Est-elle lesbienne ? Après avoir fait l’amour, Carlos offre de l’argent à Alberta qui s’en offusque et lui dit : « Non pas ça ! Vous ne m’avez rien fait ! », ce que Carlos interprète mal, comme une variante de cette phrase que son père lui lançait pour l’humilier et qui a installé en lui un complexe qu’il nourrit depuis l’enfance : « Et puis, ce truc minuscule, hein ? … [A]vec ça, tu peux passer à travers le chas d’une aiguille ! Alors, dans la boue tiède d’une femme, tu te perdras dans l’océan ! Pauvre Carlos ! Tu as dû te présenter à Dieu au moment où il ne lui restait plus de pâte à faire des queues, hi ho ha ! » (50). Cette crise de masculinité est fatale pour Alberta. Carlos l’étrangle comme pour se prouver à lui même qu’il est homme, un peu comme son père maltraitant sa mère. Tchak suggère de nouveau un certain lien entre violence et sexualité : « Il frappa encore et encore [le cadavre]. Soudain, son sexe se dressa, plus raide que jamais… Et c’est alors qu’il se produisit un miracle : après cet acte, Carlos se sentit heureux, très heureux. » (30-31)
C’est en fait par cette brève relation tragique que commence le récit. Carlos est encore chez Alberta, méditant un suicide lorsque Antonio, le fils d’Alberta, rentre des ses randonnées quotidiennes en ville. Le récit, commencé à troisième personne, est alors entrecoupé par les interventions de Carlos qui raconte sa vie sexuelle à Antonio, non pour se disculper mais pour expliquer, faire comprendre son acte, ce qu’il semble avoir réussi. Antonio ne lui en veut pas trop. Ils vont aller jusqu’à s’aimer—Antonio se confond-il dans l’esprit de Carlos avec Antinoüs ? (55-56) – même si, de commun accord, ils décident de la mort de Carlos. Alberto le tue à la machette après que les deux se sont débarrassés du corps d’Alberta dans la lagune qui engloutira aussi celui de Carlos.
Dans ce quatrième roman couronné par le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire en 2004, Sami Tchak renoue avec l’écriture qui le distingue désormais de ses pairs africains. L’épurement, voire l’abandon du référent africain se fait plus volontaire (le roman se passe dans un pays vague, ‘Ce qui nous sert de pays’, et dont la capitale est Colon ; ses personnages portent des noms plutôt hispaniques) et les thèmes de la violence et de la sexualité sont repris dans ce texte qui, par un jeu intertextuel qui ne se cache pas, désigne ses affinités textuelles – l’adjectif est pris ici dans son sens le plus large possible – englobant aussi bien textes musicaux que littéraires : Thomas Mann, Boy Georges, Jean Genet, André Gide, Marguerite Yourcenar Marcel Proust … et Catherine Lara, dont la chanson « La fête des masques » prête son titre roman.
Si Tchak étudie sur les rapports entre sexualité conventionnelle et domination politique, économique ou affective, il nous invite aussi à explorer les sexualités alternatives (homosexualité, sadisme, masochisme) à travers le récit de Carlos.
Célébrer les identités sexuelles alternatives comme le fait Tchak, non seulement à travers Carlos mais aussi à travers ces intertextes est tout à fait original dans le champ littéraire africain francophone, même si l’explication de la sexualité ‘déviante’ de Carlos est un peu orthodoxe (identification avec la mère et la sœur, père fanfaron mais castré). Traduite dans la sphère politique, cette « fête » est pour le moins problématique. Tchak semble proposer que la relation homosexuelle potentielle entre Carlos et les hommes politiques du pays (non seulement avec le Capitaine Gustavo mais aussi avec le Guide Suprême de la Nation), n’a pas abouti simplement parce que ceux-ci n’avaient pas eu le courage d’être grands comme Hadrien : ils n’ont accepté ni de jeter le masque de leurs désirs secrets ni pu bâtir leur nation. Aucun d’eux ne veut imiter Hadrien, et faire de Carlos Antinoüs.
Faire l’apologie donc d’identités sexuelles alternatives est une chose. Mais faire le procès d’une Nation à travers l’échec d’une relation homosexuelle en est tout une autre. Ceci dit, ce court roman de Tchak—un peu elliptique par endroits—est d’une fraîcheur indéniable au sein des lettres francophones africaines.
Koffi Anyinefa – Août 2009