Les Germes étouffés

Esso-Wêdéo AGBA
Lomé : Graines de Pensées / Abidjan : Les Editions Eburnies, 2005
ISBN : 2-916101-01-2 – 315 pages
Dès le début de ce roman, le lecteur apprend que Sim Massiki est mort, on ne sait trop de quoi. Les spéculations vont bon train : on ne meurt pas de mort naturelle à Nalda, son village natal situé dans une région montagneuse au Nord d’un pays africain fictif. Les villageois sont convaincus que c’est sa femme, Sika, d’une ethnie du sud du pays, qui l’a tué pour se venger de l’échec de leur mariage. Ils en ont eu la preuve lors des funérailles de Sim lorsqu’un qu’une luciole s’est posée sur Sika. D’autres par contre, et parmi eux le(s) narrateur(s), sont d’avis qu’il est mort d’une « grève de la réflexion », ayant tout simplement décidé « un jour d’arrêter de réfléchir, de penser, d’idéaliser » (17), dégoûté par le régime de pensée unique imposé par le pouvoir politique.
Ce roman serait « l’histoire de Sim », racontée par Fred, l’un de ses rares amis, à l’auteur qui se charge de nous la présenter, déclare celui-ci dans un petit texte préfacier en italique (16). Mais en réalité, dans sa plus grande partie, on ne peut pas vraiment dire que ce texte parle de Sim. S’il le fait, ce n’est que très obliquement. La ‘grève de réflexion’ que le narrateur pose comme la raison véritable de sa mort n’est que suggérée à travers le discours du narrateur (et de quelques autres personnages de son bord) sans qu’il ne lui soit donné une quelconque substance. Ceci n’est pas à l’avantage du roman qui abandonne vite Sim pour ne revenir véritablement à lui que dans les trois derniers chapitres du livre consacrés à son adolescence (formation primaire et secondaire). Le gros du roman aborde des questions plutôt d’ordre général. Traditions sclérosées, atavisme, esprit grégaire, antagonismes ethniques, militarisme, autocratie, culte de la personnalité, népotisme, etc… expliquent bien sans doute les pesanteurs déterminant le cadre de vie de Sim, pesanteurs qui ont étouffé les germes—c’est peut-être la signification du titre du roman—d’un avenir meilleur que portait en lui cet intellectuel brillant et intègre. Et le narrateur n’y va pas de main morte pour les condamner : « Ici, comme je vous l’affirme, la lutte des classes est déloyale parce que dès le départ les dés sont pipés. La distribution des cartes repose sur des critères bizarres. Celui qui est parvenu au sommet ne s’est pas appuyé sur ses valeurs intrinsèques, sur une compétition saine. Sa réussite s’est faite en dehors de lui, oserait-on dire ! Il la doit au clan, à la famille, à l’amitié ou pire, au fait du Prince. » (136)
Mais justement toute cette critique acerbe des structures socio-politiques du pays de Sim est trop discursive, théorique. On se demande souvent, à lire Agba, si on est bien dans le genre romanesque. Au lieu de faire agir les personnages pour supporter les idées proposées, on assiste le plus souvent à de longs développements du narrateur. J’aurais personnellement aimé le voir montrer Sim en situation, montrer comment il a mené sa grève de la réflexion.
Evidemment, on pourrait penser que l’effacement flagrant du Sim adulte est commensurable au poids des structures socio-politiques décriées et symbolique de l’écrasement de l’individu, de sa subjectivité. Mais cette lecture serait trop généreuse, surtout que le texte lui-même s’efforce peu à mettre en place les éléments susceptibles de faire aboutir à une telle lecture.
Ce texte est beaucoup plus proche de l’essai que du roman. La narration est trop portée sur le discours du narrateur (dans ce roman de 315 pages, les dialogues sont plutôt rares !) et, de façon très symbolique, l’auteur et le narrateur semblent être la même personne, comme on peut s’en rendre compte dans le texte préfacier signé par l’auteur, assumant ainsi cette voix narrative à la première personne. C’est donc ici la voix de l’auteur qui domine le récit même si celui-ci est théoriquement attribué à Fred, l’ami de Sim. Et cette voix s’entend très bien à travers les citations de la Bible, l’étalage quelque peu pédant d’une certaine culture philosophique et littéraire.
Ceci dit, le roman d’Agba est un véritable plaidoyer pour une approche moderne de la vie, tout en insistant sur l’importance de l’école et l’épanouissement de l’individu au sein d’une société démocratique. On peut même admirer le franc-parler de l’auteur qui propose un diagnostic intéressant du retard pris sur le développement dans un pays qui n’est que le Togo. Qu’on ne se leurre pas : le voile fictif posé sur le pays où a lieu l’action est trop transparent. Le chapitre trois, par exemple, propose l’ascension à peine masquée du feu Président Eyadéma.
Koffi Anyinefa – Juillet 2009
La Palmeraie de Roriba

Laklaba TALAKAENA
Lomé : Editions Akpagnon / ACCT, 1999
ISBN : 2-86427-056-0 — 187 pages
Dans ce roman posthume, Laklaba Talakaena (morte en 1996) raconte l’histoire de la courte vie de Sama. Cet orphelin, après avoir passé une enfance difficile, va lentement faire son chemin et devenir médecin dans le village de Roriba pour le plus grand bonheur de ses congénères. Mais Sama tombe dans l’embuscade que lui tend Kababa, l’ancien chef du village, qui le tue. C’est que Sama était parvenu à arracher à celui-ci, qui l’avait usurpée, la palmeraie de son père défunt. Kababa purge une longue peine de prison. A sa sortie, il demande grâce au jeune homme désormais très puissant dans le village qui la lui accorde. Mais ceci n’était que pour endormir ce dernier afin de consommer sa vengeance. Kababa meurt à son tour, tué par sa maîtresse qui a bien voulu se faire complice de son meurtre. Celle-ci se donne la mort après son forfait.
C’est donc sur une note assez triste que se termine ce roman. Quel sera l’avenir du Centre médical construit par Sana en partie avec les revenus de la palmeraie ?
Sur fond d’intrigues, de pratiques fétichistes et de mort par empoisonnement, Talakaena aborde des questions universelles : bassesses humaines naissant de la convoitise des biens d’autrui, marginalisation sociale et mauvais traitements réservés aux orphelins, méchanceté, bonté. Dans ce texte parsemé de nombreuses citations de la Bible, il y a donc autant de vils personnages que de bons. Contre vents et marées, contre Kabaka, l’incarnation du Mal, le jeune Sama a pu socialement réussir non seulement grâce à sa propre persévérance mais aussi grâce au soutien de quelques bons samaritains (parents, tuteurs, administrateurs, enseignants et religieux). Le Bien est une force positive – comme on peut le voir dans la réussite de Sama – dans ce roman. Mais le Mal semblerait l’emporter dans la fin tragique du héros, même si elle est suivie par celle de son meurtrier.
La Palmeraie de Roriba a reçu le Prix France-Togo en 1993. Il a probablement fallu que cette année-là la moisson de textes soumis dans la course pour ce prix fut mauvaise pour qu’il revînt à ce texte. Soyons francs. La littérarité de ce texte laisse à désirer. L’écriture en est plate, souvent peu inspirée et trop proche du registre oral, familier. L’intrigue proposée plus haut promettait un certain suspense, mais l’auteur n’atteint quelque peu celui-ci que dans les dernières pages lors de l’épisode du meurtre de Sama. Un bon quart du roman est dédié à la relation amoureuse platonique entre Sama et Lova à travers un échange épistolaire. Mais on a du mal à trouver ce qui la lie à l’intrigue générale autour de la palmeraie. Enfin, déplorons toutes les coquilles et les incorrections de langue qui se sont glissées dans le texte. Il aurait fallu une correction plus méticuleuse du manuscrit pour que le texte fût mieux poli.
Koffi Anyinefa – Juillet 2009