Hermina

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Sami TCHAK
Paris: Gallimard, 2003
ISBN: 2-07-076847-3 — 240 pages 

Le roman est certainement difficile à résumer avec ses nombreux personnages (dont certains sont lâchés en cours de chemin sans explication), ses nombreux lieux et situations pas toujours aussi bien liés pour produire l’effet d’un tout appréciable. J’en propose tout de même un petit sommaire: Hermina Martinez, le personnage éponyme, est une belle adolescente cubaine, dont est épris Heberto Prada, jeune professeur de philosophie volontairement au chômage qui rêve de devenir un écrivain célèbre. Heberto vit en location au rez-de-chaussée de la maison familiale d’Hermina. A sa grande surprise, il découvre que Hermina est lesbienne.

Heberto quitte alors La Havane lorsqu’il rencontre Ingrid, une grosse touriste européenne, qui l’emmène avec elle en Europe. Heberto s’ennuie dans la grisaille de Paris et dans la solitude de son appartement au huitième étage d’un immeuble. C’est l’occasion pour Sami Tchak d’aborder certaines questions relatives à l’émigration (”esclavage” sexuel, mal du pays, racisme, chômage, milieux de la petite criminalité) et de faire certaines observations pertinentes en ce qui concerne le pseudo-progressisme et l’anti-racisme de mode des intellectuels de gauche.
Hermina est, au premier degré, le roman que projette d’écrire Heberto, avec pour personnage principal la fille qu’il aime follement et qui devrait lui servir de muse à la mort de Santiago, le vieux pêcheur dont il se proposait initialement de faire le sujet de son roman. A l’image de la passion malheureuse pour Hermina dont le souvenir continuera de le hanter même en exil, le projet d’écriture de Heberto n’aboutira pas. Tout se passe comme si sa réalisation dépendait de la possession d’Hermina. Son amour malheureux se transforme en phantasmes, en rêveries érotiques. L’érotisme est bien un des aspects importants du roman et ne s’arrête pas qu’aux phantasmes de Heberto. Tchack décrit aussi des scènes de voyeurisme, de sado-masochisme, de scatologie.
Ce qui frappe le plus dans ce roman de Sami Tchak, c’est la grande place qu’il réserve aux citations. En effet, il est rare de ne pas trouver à chaque page au moins un passage pris dans autre un livre, avec mention de son titre et du nom de son auteur le plus souvent entre parenthèses. Ceci est peut-être une belle façon d’expliquer la difficulté que rencontre Heberto dans la rédaction de son propre roman: souffrirait-il d’un grand complexe d’influence? A un point, répondant à une femme qui l’admire pour sa façon de “penser le monde”, il déclare lui même sans ambages: “Le monde a été entièrement pensé avant la naissance de Jésus, le reste n’est plus qu’une question d’astuce et de ton. Il n’y a plus rien à dire ni à comprendre sur le monde, rien du tout. Il n’y a plus de raison d’écrire des romans, personne ne peut apporter quoi que ce soit dans ce genre, tout a été déjà fait, aucune innovation n’est plus possible dans aucun genre, aucune. Même si l’on souhaitait faire du style pour le style, tous les styles ont djà vieilli. Il n’y a plus aucune structure neuve, aucune forme de narration novatrice. Il n’y a vraiment plus rien. Il n’y a plus rien à déconstruire, rien à construire. L’écriture a atteint ses limites” (201).
Cependant, le recours trop fréquent à la citation pour métaphoriser le blocage de Heberto est gauche, non seulement parce qu’interrompant trop souvent le fil d’une narration déjà assez sinueuse, mais aussi parce que ne correspondant pas toujours aux situations. Tchak voulait peut-être écrire un roman dans la lignée du Devoir de violence de Ouologuem. Mais l’auteur malien a mieux maîtrisé l’art de la citation, l’a mieux intégré dans son propre texte au point de se faire accuser de plagiat comme on le sait. Chez Tchak, le texte semble être cousu de noir et blanc. L’artifice est trop visible et rend finalement peu plaisante l’expérience de lecture.
Enfin, quelque part, au milieu du roman, nous rencontrons un certain Samuel (”Sam” pour ses intimes), un Africain séjournant à la Havane dans le cadre de recherches pour un livre sur la prostitution. Double de Sami Tchak lui-même? On peut le penser lorsqu’on sait qu’il est l’auteur d’un livre sur la prostitution à Cuba.

Koffi Anyinefa – Janvier 2008

Journal d’une bonne

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Dissirama BOUTORA-TAKPA
Lomé : Editions Haho, 2002
ISBN 2-913746-27-6 – 134 pages

Dans ce roman divisé en quatre parties, Agathe (ou Adjo quand on veut lui rappeler sa condition) raconte sa vie difficile de domestique sous la forme d’un journal.
La première partie, « Le Ghetto gabonais » (pp. 7-43) décrit comment la jeune fille de sept ans vivant à Lomé est confiée à sa grand-mère au village lorsque ses parents meurent. Négligée par l’aïeule, elle se laisse facilement séduire par les belles promesses d’une trafiqueuse d’enfants qui la vend au Gabon à une compatriote pour qui elle fera du commerce en compagnie d’autres jeunes filles à son compte. Abus physiques, humiliations, privations de toutes sortes sont à l’ordre du jour. Le jeune cerbère chargé de la surveillance des filles va même jusqu’à la violer alors qu’elle n’a que neuf ans. Sauvée par l’entremise de deux compatriotes rencontrées dans les rues de Libreville à qui elle raconte son calvaire, Agathe est libérée et rapatriée au Togo où elle est placée à la garde de son oncle.
Mais si son sort s’améliore légèrement au pays dans la deuxième partie du roman (« L’Enfer familial », pp. 27-43), elle devient rapidement le souffre-douleur de la tante qui la place chez sa belle-sœur pour se débarrasser du témoin encombrant d’une relation adultère qu’elle était devenue.
Lorsque la troisième partie (« Surprises du destin », pp. 45-126) se termine, Agathe est souffrante, suite à un avortement qui a mal tourné. L’auteur de la grossesse ? Féçal, l’enfant unique de la famille. Cette partie, la plus longue du roman, continue l’illustration des abus subis par Agathe et multiplie en même temps l’exploitation sexuelle dont elle est l’objet. Ce n’est pas seulement le fils unique de la famille, étudiant de son état, qui profite d’Agathe, mais aussi le chauffeur de la famille qui avant le fils, l’avait engrossée et fait avorter. Seules notes positives dans cette vie de souffrances, l’amitié de l’amie attitrée du fils de la famille qui l’éduque sur la sexualité et l’amour d’un jeune chauffeur de moto-taxi qui rêvait de l’épouser.
Dans un épilogue constituant la quatrième partie (pp. 127-134) et écrit par Féçal, nous apprenons qu’Agathe est morte. Comme on peut s’y attendre, c’est l’occasion pour celui-ci de plaider coupable et d’exprimer son remords et de réfléchir sur ses responsabilités dans la mort de la jeune fille.
Dans ce petit roman, Boutora-Takpa a su, de façon simple et réaliste, donner expression à la question de l’esclavage domestique. Le choix de la forme du journal s’y prêtait avec bonheur. Après Une esclave moderne d’Henriette Akofa (2000), il est intéressant qu’un autre Togolais ait abordé la question, sans doute de grande actualité au Togo. Il n’y a guère longtemps, le pays s’était fait une mauvaise réputation en tant que plaque tournante du trafic d’enfants vers d’autres pays, notamment vers le Gabon (voir « Borderline Slavery : Child Traficking in Togo », Human Rights Watch 15.8 (April 2003). Et puis, ce n’est un secret pour personne : la maltraitance de petites bonnes à tout faire est une pratique bien courante dans les familles aisées du pays. Espérons que ces textes apportent leur contribution à la sensibilisation sur ce phénomène.

Koffi Anyinefa – Octobre 2008

Le Bonheur à l’arraché

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Julien GUENOU
Paris : Africa Média International, 1983
ISBN : 2-7362-0002-0 – 163 pages – 

Dans ce roman autobiographique, l’auteur, handicapé physique, raconte la longue et âpre lutte qu’il a dû livrer contre lui-même pour se faire à son destin et s’affirmer avec succès face à « ceux qui marchent debout » et parvenir à un bonheur relatif.
Julien est jumeau. A l’âge de trois ans, jouant avec sa sœur jumelle, il est subitement atteint d’un mal qui lui paralyse les membres inférieurs. Médecins, devins et guérisseurs du Togo, du Bénin et du Ghana ne parviennent pas à le guérir. Un oncle, grand chasseur aux pouvoirs occultes, le soigne pendant trois ans et réussit à faire de lui un « homme accroupi » : « Je me levai, mais restai accroupi sur mes jambes recourbées, mes fesses touchant mes talons, le bras gauche en appui sur le sol. Comme un homme surpris et pétrifié au moment de se lever. »
Le jeune Julien va ensuite obliger sa mère à l’inscrire à l’école. La confrontation douloureuse avec sa situation de handicapé débute, mais Julien la compense par le sérieux qu’il met dans ses études. Au lycée, il obtient une chaise roulante, se fait lentement à sa condition et s’arme pour la lutte. Il tombe amoureux d’Andrée qui l’affectionne mais ne l’aime pas. Julien sort de cette expérience très déçu, imputant à son handicap la responsabilité de son amour malheureux. Puis c’est l’inscription à l’univesité où il fait la connaissance de Maïmouna qui devient sa maîtresse et qui lui redonne goût au combat.
Par l’entremise du père de Maïmouna, fonctionnaire de l’Organisation mondiale de la Santé, Julien se fait consulter par un orthopède canadien qui lui suggère qu’une opération pourrait lui rendre l’usage des jambes. Il se fait opérer à Lomé alors qu’une évacuation sur l’Europe aurait mis plus de chance de son côté. L’opération ne réussit pas et Julien est amputé d’une jambe. Quelques mois plus tard, il est évacué sur Paris où, après six mois d’hospitalisation et de traitements kinésithérapeutiques, il parvient au moins à marcher à l’aide de cannes anglaises et d’une prothèse. Il se réinscrit à l’université et rencontre Coralie, puis Anne-Marie qu’il épousera et qui lui donnera trois filles : « Le bonheur existe. Je l’ai enfin rencontré au bout de mon long pèlerinage. […] Il était une fois un homme accroupi qui conquit le bonheur. Un bonheur à l’arraché, mais un bonheur tout de même. .. » (163) Ce bonheur, Julien l’a enlevé de haute lutte, enregistrant autant d’échecs que de succès. Il n’a cependant jamais désarmé complètement, se comparant lui-même à Sisyphe, roulant sans s’en lasser son rocher au sommet de la montagne.
Le roman est divisé en parties que précède un prélude et que clôt un épilogue. Le prélude, une sorte de fable (à la troisième personne du singulier, tandis que le reste du roman est narré à la première personne du singulier), fait déjà de la question du handicap le centre d’intérêt de l’œuvre et en constitue comme le sommaire. L’épilogue quant à lui, fait état du succès obtenu par le protagoniste à l’issue de sa longue lutte que relate le véritable texte du roman. Les trois parties portent toutes des noms de femmes comme titre. C’est dire combien le narrateur doit à celles-ci dans sa lutte et se sent attaché à elles : Andrée, Maïmouna, Coralie et Anne-Marie. Julien aimé Andrée à la folie, mais elle ne l’aimait pas et n’éprouvait que de la sympathie pour lui, peut-être même de la pitié comme le pense Julien. Maïmouna, elle, c’est l’amante passionnée, mais pour qui le cœur ne bat pas. Coralie, cancéreuse, ne devient l’amante de Julien que pour vivre intensément ses derniers mois ; mais l’admiration qu’elle porte à son ami pour son courage face au handicap donne à ce dernier plus d’assurance. Lorsqu’elle meurt, son amie, Anne-Marie se rapproche de plus en plus de Julien et devient sa femme. Ces femmes sont différentes l’une de l’autre, mais le rôle qu’elles jouent dans la vie de Julien est capital. Elles lui renvoient, à travers les sentiments qu’elles nourrissent à son endroit, une image humaine de lui-même qu’il refusait de reconnaître à cause de son handicap.
Le roman de Guénou est un témoignage poignant de la vie d’un handicapé physique. Il donne en même temps l’illustration d’un courage à toute épreuve et d’une volonté de fer. Il y est rarement question d’autre chose que de ce destin difficile. L’auteur fait parfois référence à la mythologie ewe (culte des jumeaux par exemple), et si la politique affleure, c’est dans ses implications directes sur la vie du protagoniste. La politique dite de l’authenticité alors en vigueur au Togo ne pouvait souffrir une opération conduite à l’étranger ! Cependant, c’est grâce aux bons offices d’un patient rencontré à l’hôpital et qui connaissait personnellement le président de la République que Julien devra finalement son évacuation sur Paris.
Le livre de Guénou est vraiment un beau roman qui se mue parfois en journal intime, décomptant péniblement les jours douloureux. La langue en est viscérale, tout à l’image de son témoignage : les phrases sont courtes, très souvent nominales et répétitives dans leurs mots les plus expressifs (détresse, vide, morosité, déréliction, solitude). Les questions rhétoriques sont aussi nombreuses. Tout ceci traduit admirablement ce que vit le protagoniste face à son handicap, aussi bien intérieurement qu’extérieurement. Ce livre amer ne manque cependant pas de poésie : aux images lugubres et sombres évoquant la détresse, s’ajoutent d’autres, lumineuses et aériennes pour contrebalancer les premières et exprimer l’espoir. Guénou a réussi, au-delà de se descriptions, à exprimer éloquemment ses émotions.
Le roman de Guénou s’ajoute à la liste déjà assez longue des écrits autobiographiques des Africains en langue française, mais le sien est très original, décrivant la vie d’un handicapé physique aux prises avec la lutte quotidienne inscrite dans son corps, dans sa vie, dans ses rapports aux autres. C’est le destin d’un marginalisé involontaire, marginalisé par son corps et par la société. Et tout le combat de Julien consistera à lutter pour son intégration.

Koffi Anyinefa – Octobre 2008
Compte-rendu initialement paru dans Ambroise Kom : Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française en Afrique au Sud du Sahara. Volume II. San Francisco : International Scholars Publications, 1996. Repris ici avec quelques légères modifications.

Hei-Dji

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Gabriel Koum DOKODJO
Lomé : Edition Akpagnon/ACCT-BRAO, 1995
ISBN : 2-86427-037-4 – 176 pages

Condanz, mariée à Moupail, donne le jour à un bébé mâle dans un hôpital au moment où une folle y meurt après avoir accouché d’un enfant mort-né. Mrs Gré, une riche sage-femme veuve et stérile entend profiter de cette situation pour devenir « mère ». Elle déclare que l’enfant mort-né est celui de Condanz et Moupail et que le vivant est celui de la folle et baptise celui-ci du nom de Hei-Dji. Elle fait tout pour adopter l’enfant, mais en vain. Celui-ci est confié aux religieux de la mission catholique de la ville. Il grandit sans problème jusqu’au jour où il demande à connaître ses parents. Le Père Robert qui l’avait jusque-là élevé, trouve une solution au dilemme de l’ « orphelin » : l’envoyer vivre auprès de M. Tobias, le frère de Moupail qu’on fait passer pour son père. Hei-Dji rompt avec cette famille lorsqu’il apprend, des années plus tard, qu’elle n’était pas la sienne grâce à une lettre que le Père Robert avait pris soin de cacher dans la poche d’une veste qu’il lui avait offerte trop grande—en prévision de sa réussite au baccalauréat. Entre-temps, il tombe amoureux d’une camarade américaine et réussit brillamment au baccalauréat mais est spolié de sa bourse d’étude à l’étranger par son présumé père au profit de son propre fils. Mais déterminé à poursuivre ses études au Canada, il travaille dans une mine de sel sous la direction de Moupail—qui a abandonné quelque temps son métier de menuisier—pour pouvoir le faire. Quelques années plus tard on retrouve Hei-Dji médecin dans un hôpital de la capitale de son pays. Le destin voudra que Moupail et Mrs Gré soient du nombre de ses patients. Il réussit à soigner celui-là (il a consommé un plat empoisonné offert par Mrs Gré dont la cible était en fait Condanz dont elle voualit s’accaparer le mari) mais pas celle-là qui mourra mais non sans avoir avoué son forfait dans une lettre qu’elle demande au médecin de remettre à Père Robert. Retour du Canada, Hei-Dji renoue aussi avec une jeune fille, Rita, qui n’est que sa sœur aînée vivant loin de ses parents depuis l’âge de deux ans—ce qu’il découvre pendant un week-end où les deux amoureux se promettaient réciproquement de présenter l’autre à ses parents, Condanz et Moupail : le voile est enfin levé sur l’identité véritable de Hei-Dji et l’inceste est évité de justesse. C’est alors que Marguérita, l’Américaine qui avait quitté le pays au lendemain de la réussite au baccalauréat des jeunes amoureux et dont on avait plus entendu parler pendant le dernier tiers du roman, lui envoie une lettre de Chicago pour lui dire qu’elle l’attend toujours comme promis. Tout est donc bien qui finit bien.

Ceci n’est que le « roman » de Hei-Dji dans ce roman qui est aussi celui de plusieurs autres personnages, notamment Condanz et Moupail, Mrs Gré et le Père Robert. Si son unité narrative est maintenue grâce au croisement du destin des personnages, ceci est fait de façon un peu artificielle. En d’autres mots, cette multiplicité de « romans » avec chacun ses thèmes plutôt distincts (enfant ‘orphelin’, self-made man, tentation de l’inceste (Hei-Dji) ; complexe de maternité de la femme stérile (Mrs Gré) ; infidélité conjugale et abandon de la foi religieuse (Moupail)) qui en fait l’intérêt constitue en même en même temps sa faiblesse relative. Ce lecteur en trouve l’intrigue trop complexe et les rebondissements trop nombreux pour ce petit roman dont le personnage éponyme peut rappeler le Figaro du Mariage de Figaro de Beaumarchais.
Soulignons enfin le cadre anglophone dans lequel se passe ce roman et qu’on doit sans doute à un élément autobiographique : l’auteur, comme on l’apprend en quatrième de couverture, est né au Ghana où il a aussi fait ses études primaires.

Koffi Anyinefa –

Une Esclave moderne

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Henriette AKOFA (avec la collaboration d’Olivier de Broca)
Paris: Michel Lafon, 2000
ISBN : 2-84098-548-9 – 212 pages

Henriette Akofa fut au centre d’un scandale domestique en France en 1998 lorsque son histoire a été révélée par les médias : elle vivait depuis plus de quatre ans illégalement à Paris comme domestique dans une famille française. Une esclave moderne, divisé en trois parties, est avant tout le récit de cette expérience.

Dans la première partie, « Togo » (pp. 11-50), Henriette raconte son enfance passée à Sokodé puis à Lomé parmi ses nombreux frères et sœurs. Les seules ombres à cette enfance relativement aisée sont sans doute la mort prématurée d’un frère et d’une sœur aînés et les escapades conjugales d’un père qui ramenait à la maison, au gré de ses humeurs, nouvelles épouses ou maîtresses, demi-frères et sœurs. En fait, on peut expliquer l’exil en France d’Henriette comme une conséquence directe de ces problèmes : si c’est Simone, la sœur d’une des maîtresses du père qui arrange son départ pour la France, c’est sur l’insistance de la protagoniste elle-même que les parents acceptent de la laisser partir. C’est qu’Henriette, d’ailleurs comme sa mère, était convaincue qu’un malheur—ou peut-être le mauvais œil des co-épouses de la mère— pesait sur la famille (du moins c’est ainsi qu’elle s’explique la mort de ses aînés), et qu’elle serait la prochaine victime si elle ne s’en éloignait pas. C’est pourquoi elle saute sur l’occasion d’aller en France, sans compter tout ce que ce voyage symbolisait et promettait (capital social, voire économique, éducation). Mais comme on pouvait s’y attendre, le rêve se transforme rapidement en cauchemar.
Une fois en France, Henriette devient bonne à tout faire pour Simone. Celle-ci, après quelques mois, la relègue aux Calmar qui l’exploitent et la maltraitent à leur tour. C’est « Tête basse » (le titre de la deuxième partie, pp. 51-196) qu’elle vit à Paris. Les rébellions de l’adolescente, l’appel au secours lancé à son père n’y feront rien. Son calvaire continue. Elle se résigne à sa condition et contemple même le suicide. Ce n’est que lorsqu’elle se confie à une voisine danoise, qui à son tour contacte le Comité contre l’esclavage domestique, qu’elle parvient finalement à échapper à l’ « esclavage » des Calmar.
Henriette réapprend la liberté dans la dernière partie du texte, « Paris tête haute » (pp. 197-212) qui voit les Calmar condamnés. C’est aussi l’occasion pour elle de se faire la voix de toutes les jeunes filles ou femmes-esclaves de France et de saluer le travail du Comité contre l’esclave domestique.
Il ne fait pas de doute que le témoignage d’Akofa est très important. A ma connaissance, c’est le premier texte autobiographique francophone africain sur l’esclavage domestique. Evidemment, il y a eu « La noire… de » de Sembène Ousmane dont on trouve du reste quelques échos chez Akofa, mais cette nouvelle dont l’auteur sénégalais a tiré un film du même nom est fictif. Si, comme chez l’auteur sénégalais, l’histoire d’Akofa se passe dans sa plus grande partie en France, ajoutant ainsi la dimension de l’immigration à la question du « placement » d’enfants africains auprès de familles plus aisées que les leurs, la question est tout autant d’actualité en Afrique. D’ailleurs, au Togo, c’est une pratique quasi banale comme on le sait. Dans ce sens, on lira aussi avec intérêt Journal d’une bonne (2002) de Dissirama Boutora-Takpa.
La maltraitance des enfants est un problème social grave en Afrique et il est important qu’on en prenne conscience. Un témoignage comme celui d’Akofa y contribue certainement. Ceci dit, le contexte dans lequel il a paru pose des problèmes d’autre types. Par exemple, Akofa a écrit son texte avec la collaboration d’Olivier de Broca. L’histoire est indéniablement la sienne, mais quelle a été sa responsabilité dans la rédaction du témoignage ? Par ailleurs, ce texte a été précédé d’une campagne médiatique de l’histoire de la protagoniste. Quel a été l’effet sur sa publication et sa réception ? Son grand succès de librairie (le texte, traduit en plusieurs langues européennes est aujourd’hui épuisé) ne trahit-t-il pas plutôt un certain goût de l’exotisme? Sans compter que le témoignage d’Akofa est aussi l’histoire de deux couples mixtes (les femmes, d’origine africaine, les tortionnaires d’Henriette, sont dominantes alors que leurs maris sont mous), l’esclavage domestique deviendrait ainsi l’un de ces maux « africains » que les immigrés apportent avec eux, comme l’excision ou le mariage forcé devenus depuis des sujets privilégiés de témoignages très populaires en France.

** Pour une étude plus approfondie de cette relation, voir Dominic Thomas : “Rhetorical Mediations of Slavery: Sentionalism and Invisibility in Henriette Akofa’s Une esclave moderne and Ousmane Sembène’s ‘La Noire de…’” Culture, Theory & Critique 45.1. (2004): 33-44.

Koffi Anyinefa – Octobre 2008