Un Reptile par habitant

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Théo ANANISSOH
Paris: Gallimard, 2007
ISBN : 978-2-07-078294-9 – 106 pages

Narcisse, professeur de lycée dans une petite ville du Sud d’un pays anonyme, est interrompu en plein acte sexuel avec Joséphine par un coup de fil : Edith, une de ses nombreuses maîtresses, le supplie de venir la voir sans tarder. Lorsqu’il arrive chez celle-ci, il découvre, étendu sur le sol du salon, le corps sans vie du colonel Katouka, Chef d’Etat-major adjoint de l’armée et beau-frère du Président de la République. Qui l’a tué et pourquoi ? Edith dit avoir découvert le cadavre à sa sortie de douche et n’en sait pas plus. Narcisse comprend très vite la gravité de la situation. Pourquoi Edith l’a-t-il appelé au secours ? Voulait-elle le compromettre? Que faire du cadavre ? Ils décident de faire appel au sous-préfet de la ville, lui aussi amant d’Edith. Les deux hommes enterrent de nuit Katouka non loin de la frontière du pays voisin et y abandonnent sa voiture avec laquelle ils l’ont transporté.
Ainsi, Katouka a « disparu » et les medias annoncent quelques jours plus tard qu’il s’est réfugié dans le pays frontalier. Pourquoi ? C’est ce qu’on n’apprend pas que façon oblique par la rumeur qui court : il fomentait un complot contre son beau-frère. S’en suit une épuration de l’armée : tous les amis et « partisans » de Katouka sont arrêtés, entre autres, le commandant du camp de gendarmerie de la ville ainsi qu’une autre de ses maîtresses (pourquoi elle et pas Edith ?). C’est alors que les notables de la ville, devenue aux yeux du pouvoir le berceau du complot, décident de demander pardon au Président de la République en présence du Ministre de l’Intérieur envoyé dans la ville pour représenter le Président. Ils sont tués pendant une réunion par des membres de la Gendarmerie réclamant la libération de leur chef. L’armée est dépêchée sur les lieux ; sa confrontation avec les mutins cause de nombreux morts.
Ce déraillement politique de l’assassinat de Katouka convenait bien à Narcisse que taraudait son implication dans la disparition du corps de Katouka. Mais un de ses collègues, Julius Zupitzer qui s’était rendu compte de l’intérêt que portait Narcisse à tout ce qui concernait Katouka, très habilement lui tire les vers du nez. C’est que Zupitzer est est l’assassin de Katouka. Pourquoi Zupitzer, un métis du pays, a-t-il tué Katouka ? Pour lui, c’était une façon de lutter contre les tyrans du pays, probablement contre ces reptiles dont il est question dans le titre. Si seulement chaque citoyen pouvait s’occuper de liquider un « reptile » comme Zupitzer le pays s’en porterait peut-être mieux : « L’Afrique grouille de traîtres, comme un animal pourri de vermine, continua Zupitzer [parlant à Narcisse], les plis du front encore plus nets. Tout est recouvert de leurs excréments. Ce qui est étonnant, c’est que les victimes ne se rendent pas compte qu’on peut facilement leur planter le couteau dans la fraise. C’est très étonnant qu’on ne se rende pas compte de cela. » (90)
Zupitzer, à la fin du texte, demande à Narcisse de se joindre à sa lutte. Celui-ci ne peut pas refuser étant donné que l’autre le tient, sachant son rôle dans la « disparition » du corps de Katouka. Mais c’est tout seul que Zupitzer, dans les dernieres pages du roman, s’embarque dans sa prochaine mission : l’assassinat d’un ancien diplomate corrompu.
Ce roman promettait beaucoup, tenant à la fois du roman policier, du roman de mœurs sexuelles sur fond de violence politique—aussi bien du côté des dirigeants que de celui des dirigés. Mais malheureusement, Ananissoh n’a pas su relever le défi que représentait une trame apparemment complexe. On connaît mal Narcisse. Dito pour Zupitzer, le personnage apparemment le plus important du roman : sa biographie et sa philosophie politico-sexuelle—du reste un peu gauche à mon avis— (pp. 99-102) ne nous aident guère à comprendre réellement les motifs profonds de sa lutte solitaire. Qui sont ces femmes avec qui Narcisse partage sa vie sentimentale ? Il aurait certainement fallu plus de cent pages pour combler ces écarts afin de donner plus de densité à la trame.
L’économie de l’écriture, qui semble être un des traits de style d’Ananissoh, est ici nuisible. Ironiquement, le narrateur (Ananissoh lui-même ?) en est conscient : « Et dès leur première rencontre, Joséphine révéla une qualité qui euphorisait chaque fois Narcisse : elle gémissait. Elle s’exprimait, chuchotait, câlinait avec des mots qu’il importe peu de reproduire ici. » (41) Ou encore : « Je négligerai de reprendre ici les propos préliminaires qu’ils échangèrent pendant de longues minutes. » (54)
D’ailleurs, qui est ce narrateur ? On sait qu’il est l’élève de Narcisse. Mais d’un point de vue purement technique sa présence pose problème. Tout au long du roman, on peut penser qu’il s’agit ici à premier abord d’un narrateur omniscient qui peut parler sans problèmes de Narcisse et de son intimité sexuelle par exemple. Mais lorsqu’on découvre ce pronom « je » dans le texte, on est en droit de se demander qui est-il et comment il est capable d’adopter ce genre de perspective omnisciente. C’est ce qu’Ananissoh n’explique pas. Aux faiblesses techniques, on peut aussi ajouter le flou temporel qui rend difficile la reconstitution si importante des événements dans leur chronologie pour le roman policier auquel s’apparente ce texte.

Koffi Anyinefa – Octobre 2008