Sacrilège à Mandali

Adovi John-Bosco ADOTEVI
Yaoundé : Editions Clé, 1982
177 pages
Un jeune étudiant brillant, Ernest Koffi, se découvre un peu tardivement une vocation de prêtre, alors qu’il terminait une Maîtrise en mathématiques et était fiancée à Eléonore Adolé, elle aussi étudiante. Celle-ci, amoureuse folle de son ami qui l’abandonne, tente d’abord d’ensorceller celui-ci et lorsqu’elle y échoue, de se suicider, mais en vain. Il ne lui restera plus qu’à se faire religieuse elle-même. Les deux anciens amants se retrouveront bien plus tard après leur formation religieuse (lui en Italie, elle en Belgique) à Sotomé au Mandali, le pays imaginaire où se passe ce roman. Lui, est aumônier des collégiennes de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, là où justement son ancienne maîtresse est sœur et se prépare à assumer la direction du collège. Si Ernest a réussi à se donner corps et âme à sa vocation, Eléonore n’est entrée sous les ordres que pour oublier Ernest, pour qui sa passion s’enflamme de nouveau lorsqu’ils se rencontrent. Eléonore quitte finalement le pays pour un cloître à Sébikotane, au Sénégal. Ernest est nommé évèque.On pense, immanquablement, au cours de la lecture de ce petit roman, que le sacrilège annoncé par le titre du roman serait de type sexuel, notamment que la relation sexuelle entre Eléonore et Ernest contitnuera même après qu’ils aient endossé l’habit religieux. On se serait bien trompé. Dans un épilogue pour le moins surprenant, nous apprenons que le nouvel évèque a été lâchement assassiné par un supporter du régime révolutionnaire marxiste léniniste qui avait interdit le sacre du nouvel évèque. L’Eglise catholique mandalienne avait passé outre cette interdiction pour défier un régime qui ouvertement lui faisait la guerre depuis quelques annéees.L’intérêt de ce roman est qu’il aborde des questions religieuses importantes quoique sur fond de mélodrame amoureux. L’amour malheureux d’Ernest et Eléonore et l’entrée quelque peu tardive des deux protagonistes dans la vie religieuse permet à l’auteur d’aborder les problèmes auxquels est confrontée l’Eglise catholique contemporaine : le célibat des prêtres et surtout la signification de la prêtrise dans un monde devenant de plus en plus séculaire. Dans ce sens, il peut rappeler L’Aventure ambiguë, le classique de Chekh Hamidou Kane. Mais la comparaison s’arrêterait là. Adotévi ne maîtrise certainement pas l’art du dialogue philosophico-religieux autant que Kane. Le discours chez lui est un peu trop doctoral, semble peu adhérer aux personnages et trahit plutôt la présence de l’auteur lui-même. Il faut aussi noter certaines faiblesses sturcturales évidentes : l’épiloque, supposé illustrer la répression religieuse par le pouvoir en place par exemple est mal soudé au reste du texte, ainsi que l’est son début où un vieil homme chrétien se plaint de la mise vestimentaire des jeunes filles lorsqu’elle viennent au culte. Enfin, il est clair que l’auteur a pris grand soin de créer des personnages-doubles : Elénore/Ernest, Monseigneur l’Archevêque/la Sœur-Mère du Collège des jeunes filles, pour n’en citer que les plus importants.
Koffi Anyinefa — Janvier 2008
Le Médicament

Sénouvo AGBOTA-ZINSOU
Paris: Hatier International, 2003
ISBN: 2-7473 0313-6 — 293 pages.
“Par-delà les tragédies personnelles ou collectives dont nos deux héroïnes, Justine et Clara, tentent de guérir, Le Médicament est un voyage initiatique à travers l’actualité, l’histoire et l’imagination. Au bout de ce voyage, qui commence en Allemagne et se termine au Rwanda, en passant par un pays de l’Afrique de l’Ouest, le Dugan, Justine et Clara en arrivent à la question: où est-on vraiment chez soi?”
C’est ainsi que ce roman de Zinsou, vivant depuis en exil a Bayreuth (Allemagne), nous est présenté – de façon en peu trop alléchante il faut le dire – en quatrième de couverture. Tragédies collectives? L’histoire de la Rwandaise Clara, l’une des héroïnes du texte, que Zinsou brode sur fond du génocide de 1994 dans son pays pourrait peut-être en témoigner, tout comme le lieu même où se termine le roman, Kigali. Tragédies personnelles? Justine, l’autre héroïne du roman, en a certainement fait l’expérience, elle aussi dans son pays d’origine, le Dugan (dans lequel le plus myope des lecteurs reconnaîtra le Togo; pourquoi ce masque trop transparent?) où son compagnon a été froidement assassiné par des hommes à la solde du dictateur pendant la brève mais effervescente période de l’apprentissage démocratique au début des années 90.
Mais tout ceci ne constitue véritablement qu’un arrière-plan de l’histoire qui elle, se passe en Allemagne, plus précisément à Bayerrode (là aussi, pas besoin de loupe pour savoir qu’il s’agit de Bayreuth dont le nom a été à peine travesti par l’auteur) dans un milieu de candidats à l’asile politique. Aucun d’eux n’est malade, mais le médicament du titre est tout simplement le processus de demande d’asile, qui, s’il est accordé constituera la cure dont ils rêvent tous, mais réservée à quelques élus uniquement. Zinsou nous peint dans ce roman une galerie de personnages issus de tous les coins du monde en détresse: Afrique, Moyen-Orient, Europe de l’Est. Leurs aspirations, leurs faiblesses, leurs amours, leurs lâchetés, déceptions et tragédies (suicides de certains) nous sont contés, mais malheureusement de manière trop ample, dans une langue et structure plutôt conventionnelles (en dépit de quelques passages en français de Moussa dans la bouche d’un personnage, le Dr Fofana), en 500 pages environ qui lassent rapidement. Le texte aurait certainement gagné à être raccourci, condensé et, par ailleurs, purgé de ses nombreuses coquilles.
Le plus grand mérite de ce texte est de nous avoir présenté le milieu d’un centre de demandeurs d’asile en Allemagne. Il est plutôt rare que la littérature francophone africaine s’écrive non seulement à partir de l’Allemagne mais en parle aussi. Et sans doute, il s’intègre bien dans le peloton de textes francophones ayant pour thème les milieux de l’immigration africaine en France notamment.
Koffi Anyinefa – Janvier 2008
Intimate Colonialism: Head, Heart and Body in West African Development Work
Laurie L. CHARLÉS
Walnut Creek, CA : Left Coast Press, 2007
ISBN : 978-1-59874-105-6 — 256 pages
Voici, après The Village of Waiting de George Packer, un autre récit autobiogaphique d’un volontaire du Corps de la Paix américain sur le Togo. Ce sont les mêmes topoï : le choc culturel, le dénument matériel et les difficultés climatiques, etc… Mais ici, ce qui est probablement original, c’est que la protagoniste va à la rencontre du Togolais, le découvre à travers sa sexualité.
Le personnage de Charlés s’engage dans le Corps de la Paix pour aller promouvoir l’émancipation des écolières togolaises dans la région Akebou ( aux pages 89-90 du livre on peut voir le programme du cours qu’elle a enseigné). Cependant, en fait de promotion de l’écolière togolaise, on a l’impression que Charlés ne s’est rendue au Togo que pour se découvrir elle-même, pour découvrir sa sexualité—d’ailleurs elle ne s’en cache pas, doù le titre de son livre. En effet, il est moins peu question de son travail de volontaire, des résultats de celui-ci, que de ses relations avec les hommes togolais, surtout trois d’eux, Antoine, un prêtre dont elle rebute les avances, René et Maxime, deux amants aussi différents au lit que de tempérament. En final de compte, l’auteur ne découvre le Togo, les Togolais et ne les représente qu’à travers ses jouxtes sexuelles. Le colonialisme du titre de ce fait ne peut être plus éloquent : Charlés est allée en tourisme sexuel au Togo, et c’est sans fard et sans gêne que l’auteur parle de ses performances au lit, sur back-ground de découverte de l’autre, de sa culture.
Koffi Anyinefa — Janvier 2008
Afrikaner erzählen ihr Leben
Diedrich WESTERMANN (textes rassemblés par)
Essen: Essener Verlagsanstat [1938], 1942
Diedrich Westermann a recueilli ici la biographie de onze africains, dont quatre Togolais : Boniface Foli, cuisinier et commerçant (pp. 29-119); Fritz Gabusu, chef et institueur (pp. 259-283) ; Martha Afewele Kwami (pp. 284-294) et Martin Aku, étudiant en médecine (pp. 339-404). Westermann explique la sur-représentation des Togolais dans cette anthologie par sa connaissance plus profonde de la colonie allemande qu’était le Togo à l’époque et par son plus long commerce avec ses habitants.
Dans son introduction à l’anthologie, Westermann écrit : « Die Geschichten sind ohne jede Beeinflussung oder Anleitung erzählt oder niedergeschrieben und, abgesehen von einigen Kürzungen, unverändert übersetzt und abgedruckt worden. Die Verfasser erhielten lediglich einige Hinweise, Vorschläge zu einer Einteilung des Stoffes, die übrigens keineswegs von allen befolgt worden sind. » (11)
De ces quatre autobiographies ‘togolaises’, celles de Martin Aku et de Martha Afewele Kwami sont peut-être les plus intéressantes.
Celle de Aku, même si elle semble la plus structurée pour répondre aux catégories imposées par Westerman est assez ample pour nous faire découvrir la vie et les préoccupations politico-culturelles d’un jeune étudiant togolais de l’époque: tour à tour, il parle de son enfance, des jeux d’enfant qui furent les siens, de l’école, de sa famille, des croyances religieuses, de son voyage et de ses études à Brème en Allemagne, de la responsabilité des enseignants ‘indigènes’, des relations Noirs/Blancs en Afrique. Ainsi, ce récit autobiographique devrait tenir lieu de précurseur à l’écriture autobiographique comme vont l’illustrer plus tard des textes comme L’Enfant noir de Camara Laye.
Le texte de Kwami, plus court, est remarquable du fait qu’il s’agit de celui d’une femme et dans lequel sont déjà posés certains des problèmes auxquels font face les femmes africaines depuis la colonisation du continent.
La plus grande question cependant que posent ces ‘autobiographies’ togolaises, est celle de leur ‘togolité’ d’un point de vue contemporain. Le texte d’Aku a été écrit en allemand et celui d’Aku et Gabasu en ewe (Foli a raconté oralement le sien en mina). A la suite de la partition du territoire du Togo allemand entre la France et la Grande Bretagne, seuls les lieux des récits d’Aku et de Foli recoupent la géographie du Togo actuel, alors que ceux de Kwami et Gabusu se retrouvent dans le Ghana actuel. D’un point de vue linguistique, l’allemand n’étant plus une langue duTogo post-colonial, quelle place reéserver à un texte comme celui d’Aku ?
Koffi Anyinefa – Janvier 2008
Neyla

Kossi KOMLA-EBRI
Madison: Fairleigh Dickinson University Press, 2004.
[Traduction anglaise de l'original italien: Neyla. Milan: Dell'Arco-Marna, 2002]
Neyla est avant tout un roman d’amour. Le narrateur, étudiant africain en Italie, rentre au pays natal pour y passer les vacances après cinq ans d’absence. Quelques jours après son arrivée, il se rend au bureau de son frère, ingénieur agronome de son état, pour revoir celui-ci. Là, il rencontre Neyla, la réceptionniste-éponyme du roman, qui le séduit.Le retour au pays natal donne, comme on pouvait s’y attendre, l’occasion au narrateur de se rappeler certains souvenirs, de revisiter certains lieux de son adolescence, de parler en termes éloquents non seulement de la nostalgie éprouvée pendant toutes ces années loin des siens, mais de mesurer aussi les changements qu’il a subis. Rien d’original dans tout cela: c’est un des sujets favoris des écrivains africains depuis les débuts de la littérature africaine. Par contre, c’est la représentation poétique, lyrique de l’amour profond, intense et partagé qui s’installe entre les personnages qui distingue ce texte et séduit le lecteur. Komla-Ebri sait trouver les mots et les métaphores justes pour célébrer le naturel joyeux de cet amour qui, malheureusement, ne sera qu’éphémère. A la fin du roman, le narrateur retournera en Italie continuer ses études, ce qui était à prévoir. Par contre, on est pris de court en apprenant la mort de Neyla, suite à des complications d’une grossesse.On peut penser qu’en tuant son héroïne, l’auteur avait trouvé une résolution facile à un dilemme. Peu avant la fin du roman, Neyla informe le narrateur, qu’elle est enceinte, mais pas de lui. Celui-ci passe une nuit blanche à étudier la question de leur avenir ensemble mais sans pouvoir la résoudre. Le lendemain, Neyla meurt. Cependant, l’auteur lui-même, dans une post-face, allégorise son roman d’amour: “Behind this story of love there are hidden meanings and more or less veiled symbols […] For me the novel Neyla, beyond what it appears to be, that is, a love stroy or the recalling of a love, is above all the schematic representation of my love for Africa and a vision of the Africa of today. Africa is Neyla and Neyla is Africa […] Neyla dies, and Africa is dying, after having tried to ‘prostitute’ herself to the West. After the ‘fatal attraction’, the unfulfilled dream, she tries to redefine herself in an ‘African’ love but ends up germinating a ’son’ of uncertain nature (is he black or white?)” (107). Il est vrai qu’avant d’avoir connu le narrateur, Neyla avait vécu avec un Français qui l’a abandonnée lorsqu’il est retourné en France, puis s’est donnée à d’autres touristes blancs pour maintenir son haut niveau de vie. Sa grossesse, en effet, est probablement issue de ces rapports passagers dans lesquels Neyla a très peu gagné. Néanmoins, la lecture de ces relations comme une allégorie des rapports Europe/Afrique que propose Komla-Ebri est tirée par les cheveux sans compter qu’elle donne dans le cliché. L’histoire d’amour qu’est le roman n’enlève rien à son intérêt, bien au contraire! L’allégoriser comme le fait l’auteur est le dénaturer. Combien de jeunes femmes ne se trouvent-elles pas dans la situation de Neyla? C’est ce socio-réalisme qu’il était important de souligner.Il ne fait aucun doute que c’est du Togo qu’il s’agit dans ce roman, même si les lieux en restent anonymes. Nombreux sont les Togolais qui s’y reconnaîtraient dans ses représentations des relations sociales, ses descriptions de certains rituels religieux et de certaines situations. Il devrait être rendu accessible aux Togolais dans une traduction en français.
Koffi Anyinefa — Janvier 2008
Les Femmes dans le processus littéraire au Togo
Ambroise TÊKO-AGBO et Simon A. AMEBLEAME
New York: Peter Lang, 1999.
Ce livre constitue les actes d’un colloque éponyme qui a eu lieu à l’Université du Bénin du 7 au 9 mars 1996. Il se divise en quatre parties. Dans la première, ” Littérature féminine et époque coloniale”, une seule contribution, celle de Simon A. Amegbleame, “Autobiographie d’une Togolaise: Mme Marthe Aféwélé Kwami” est peut-être la plus intéressante en ce qui concerne la prise de parole féminine togolaise. Le texte de Kwami publié dans l’Anthologie de Westermann, Afrikaner erzählen ihr Leben (voir compte-rendu sur le site), est probablement le premier texte autobiographique d’une Africaine de l’Ouest. Les deux autres contributions (Adjai Paulin Oloukpona-Yinnon et Janos Riesz) concernent plutôt des écrits de femmes allemandes sur le Togo.
La deuxième partie, “Les femmes et la production littéraire” aborde le sujet de la femme en tant que productrice dans la cantata (genre d’opéra populaire à fondement religieux) et auteur de roman. En ce qui concerne ce dernier genre, il va de soi que les contributions ne concernent que les textes d’Ami Gad et Akua T. Ekué. La contrribution la plus intéressante ici est celle de Têko-Agbo qui souligne bien l’originalité de ces deux écrivaines: “A un discours du roman féminin africain résolument centré sur la libération de la femme, Gad Ami et Akoua T. Ekué vont opposer une tout autre démarche qui semble les engager dans une œuvre qui se situe aux antipodes de la production inféodée à la mode” (108), “se démarquant ainsi des discours incendiaires et agressifs de Werere Liking et de Calixthe Beyala” (111).
La troisième partie nous donne “Les représentations littéraires de la femme” dans la poésie togolaise, les contes et romans. C’est l’occasion pour les contributeurs de proposer des lectures d’autres écrivains togolais, notamment Yves-Emmannuel Dogbé et Felix Couchoro.
La dernière partie enfin, “Les femmes et la réception littéraire” constitué d’une seule contribution fait état de la recherche menée par des étudiantes de la Faculté des Lettres de l’université du Bénin.
Ce colloque est en effet une “première dans le champ littéraire togolais” (vii). Cependant, la volonté proclamée par le livre qui en est issu de révéler “l’émergence d’une production littéraire féminine qui marque un tournant dans la littérature togolaise” (vii) est sujet à caution: les contribution ici présentes concernent très peu d’auteurs togolaises, en fait deux, Ami Gad et Akoua T. Ekué, respectivement représentées chacune par un seul texte, Etrange héritage (1985) et Le Crime de la rue des notables (1989). La moisson est trop maigre pour parler d’une prise de parole d’envergure à susciter un véritable mouvement de l’écriture féminine. C’est pourquoi, même si l’intégration de la littérature coloniale allemande dans le champ littéraire togolais peut se comprendre, on peut penser que la démarche est trop généreuse et qu’en fait elle aidait à donner quelque ampleur à un corpus un peu étroit. Mais dans un Togo qui ne brillait à l’époque que par sa quasi-absence dans la production littéraire féminine, l’avènement de Gad et d’Ekué a constitué un événement.
Koffi Anyinefa – Janvier 2008
Au Commencement était le glaive
Edem KODJO
Paris: Editions de la Table Ronde, 2004
Nous sommes à Soumérina, un royaume situé “au cœur de l’Afrique” et sur lequel règne Saloum Cheikh Salleh, un potentat membre de la “tribu” des Hamouri, une minorité venue d’ailleurs, mais qui s’est imposée à la majorité Bamouna à la suite d’une bataille mémorable. La paix superficielle, maintenue surtout par la terreur, va être remise en cause lorsque Chafou le Terrible, aussi brutal que son adversaire, va inciter et organiser la révolte des Bamounas contre leurs oppresseurs. Il s’en suit une guerre civile de proportion apocalyptique avec de nombreuses victimes des deux côtés. A la fin, Chafou le Terrible meurt et le souverain despote va abdiquer et partir en exil. Que réserve l’avenir au peuple de Soumérina? Tout ce qu’on sait, c’est que les méchants sont morts ou se sont exilés, ce qui augure d’un renouveau possible. Le texte se termine sur la séparation de la veuve de l’épouse du souverain Homouri et de la plus belle femme bamboula prédestinée à l’aîné de celle-ci mais mort pendant la guerre.
Allons droit au but: le premier (et l’unique) roman d’Edem Kodjo est plutôt passable. En tout cas, il ne convainc ni par son traitement peu inspiré des extrémismes ethniques à la rwandaise qui endeuillent par intermittence le continent africain, ni par son style d’écolier appliqué voulant impressionner par ses mots rares (entures, accores anaérobie, sardanapalesque, etc…), ses allitérations forcées, ses répétitions superflues et les nombreux proverbes qui devraient donner un aura d’oralité au récit. En voici un échantillon: “Alors, alors, la haine en vainqueur s’installait. Ah, la haine! La haine et son mufle de vieux cachalot du Niger! La haine et sa volition hypocritement embusquée–sa volition de démences et de violence, d’offenses et de pestilences, son cortège d’horreurs, de clameurs et de pleurs. Alors, alors, la haine faisait entendre son feulement de fauve féroce en foirade, affairé, affamée.” Kodjo ne raconte pas naturellement, le style est un peu forcé et rappelle en certains endroits Kourouma, Ouologuem (”Bissimilahi! Que les Dieux éloignent de nous cette malédiction! “, p. 18) ou Sony Labou Tansi. Sur le plan référentiel, ce roman de Kodjo rappelle évidemment la tragédie rwandaise de 1984 et ses retombées (dont témoignent de nombreux textes parus ces dernières années), mais aussi le Togo d’il y a quelques années (séances d’animations, de spectacles à la gloire d’Eyadéma, pp. 96-100).
Koffi Anyinefa – Janvier 2008
Lissahohé
Théo ANANISSOH
Paris: Gallimard, 2005
ISBN: 2-07-077164-4 — 136 pages
Dans Lisahoé, le premier roman de Théo Ananissoh, M.A., le protagoniste, revient au pays natal, après quinze ans passés en Allemagne dont il est désormais citoyen. Il s’agit en fait pour le protagoniste de revisiter les lieux de son adolescence passée dans la ville qui prête son nom à ce court roman. Il y rencontre un ancien ami de lycée, devenu un personnage politique très influent ainsi que d’autres personnages importants de la petite ville, fait un peu de tourisme en compagnie de deux Allemandes lesbiennes rencontrées à l’Auberge de la Savane (portant le nom de Campement dans sa jeunesse et fréquenté surtout par des Européens et des Américains).
Ananissoh raconte, en petits tableaux, au gré de ses randonnées à travers la ville, les points marquants de cette jeunesse avec quelque pointe de nostalgie, comme on peut s’y attendre. Mais ce retour au paradis de la jeunesse va rapidement se muer en une enquête policière. Un employé de l’auberge où est descendu le protagoniste apprend à ce lui-ci qu’un de ses cousins en prison a été injustement accusé du meurtre de Félix Bagamo, un ministre dont il était le jardinier. En lui apprenant ceci, l’employé n’avait que l’intention de lui faire porter à son retour en Allemagne un message pour le frère de l’incarcéré.
De rencontres en rencontres, M.A. découvrira l’assassin réel, un ancien ami de lycée, devenu un opposant farouche au régime en place depuis la vague de démocratisation qui a secoué ce pays ouest-africain au début des années 90. C’est donc sur cet arrière-plan politique de la douloureuse initiation à la démocratie–caractérisée simplement d’”événements” dans le roman, sans plus d’autres détails–suivie de répression politique et de la reprise en main par le pouvoir que se déroule ce retour, finalement aigre-doux: les anciens amis sont maintenant passés du côté du pouvoir ou sont mort dans la répression ou se cachent; même la ville, si elle n’a pas beaucoup changé, est devenue la scène de nouveaux acteurs, s’ils ne sont pas toujours étrangers au protagoniste, en tout cas étranges. D’ailleurs, c’est en étranger (il est désormais de nationalité allemande, ce qui déroute un peu les agents de la sûreté venus contrôler les fiches d’enregistrement à l’auberge) et en touriste qu’il visite Lisahohé, et fait du “safari” en compagnie de ses deux compatriotes lesbiennes.
Retour manqué? Probablement, lorsqu’on sait qu’il y a aussi en filigrane dans ce roman l’histoire d’une relation difficile du protagoniste à son père dont témoignent surtout les trois dernières pages du roman. Celui-ci meurt lorsque ses enfants, le protagoniste et sa sœur sont le premier en Allemagne, l’autre aux Etats-Unis. Ils ne reviennent qu’un an plus tard visiter une tombe délabrée.
Voici un beau roman, d’une très belle écriture, dont la concision et la sobriété constituent cependant une faiblesse relative. On a l’impression que l’auteur est un peu trop avare de ses mots. Avec un développement plus profond de l’intrigue policière, surtout de son arrière plan politique, celui aussi de la présence des deux Allemandes et de leur relation au protagoniste, nous aurions certainement eu un roman plus délectable. On peut aussi regretter le sous-traitement de la relation au père.
Koffi Anyinefa — Janvier 2008
Place des fêtes
Sami TCHAK
Paris: Gallimard, 2001
ISBN: 2-07-076011-1 — 295 pages
Le narrateur de Place des fêtes, né en France de parents africains immigrés, a du mal à s’identifier avec son continent d’origine, malgré tout le bien que lui en dit son père. Ceci ne signifie évidemment pas que son rapport à la France soit pour le moins problématique. Quand son père le menace de l’envoyer en Afrique, voici ce qu’il répond: “Et maintenant, papa, tu me demandes, à moi, d’aller vivre là-bas? Mais, je rêve ou quoi! Je ne dis pas que la France, c’est mieux! Mais, je suis né français, papa. Je suis français, même si je ne suis pas vraiment français, parce que ma peau ne colle pas avec mes papiers. Mais je sais que je ne suis pas de là-bas non plus, parce que je n’ai rien à voir vraiment là-bas. Là-bas, c’est un peu comme une carte postale, ça peut être beau ou triste. En tout cas, ça ne sert à rien. Je veux dire que la France, c’est mon pays natal, mais ce n’est pas ma patrie. Je veux dire que je n’ai pas vraiment de patrie.” (23)
Cette situation qui pourrait se ressentir comme une douleur, une déchirure psychologique profonde, est plutôt acceptée par le narrateur. Celui-ci refuse de donner son nom qui rappelle trop l’Afrique, un continent qui ne lui sert à rien et qu’il n’hésite pas à représenter dans ses travers les plus connus: pauvreté, guerres ethniques, dirigeants véreux et brutaux, épidémies, etc… En France par contre, même s’il y rencontre des problèmes, de racisme surtout, il y mène en fin de compte une vie bien agréable ponctuée par ses aventures sexuelles, parfois incestueuses, qu’il prend un plaisir pornographique à raconter. En de petits chapitres assez autonomes intitulés sans exception “Putain de…” quelque chose, il nous promène dans son vécu quotidien déterminé par sa double appartenance (Afrique-France) et ses frasques amoureuses.
Sur un ton désinvolte, léger, voire délibérément vulgaire, Sami Tchak aborde la question de l’identité des enfants d’immigrés africains nés et vivant aujourd’hui en France, mesure aussi l’écart entre ces enfants “français” et leurs parents, leur pères surtout, rêvant d’un retour éventuel dans un pays natal qui, au fil des ans, disparaît en tant que lieu d’identification. Il est intéressant que le père du narrateur n’y retourne que dans un cercueil.
Avec ce roman, Tchak confirme l’émergence en France d’une génération de Français d’origine africaine et qu’ont avant lui représentée des écrivains comme Calixthe Beyala. Mais la grande originalité de Tchak se trouve probablement dans le jeu de nombreuses références et allusions à la culture populaire, et surtout à la littérature et au monde littéraire: “Le sexe, c’est un bonheur, mais aussi un piège sans fin comme on le disait au Dahomey sous le soleil des indépendances, au moment où l’on attendait, à l’ombre des palmiers et du vaudou, le vote des bêtes sauvages sans la monnaie des outrages et des défis difficiles à lever par les jeunes nations. Quelle aventure ambiguë, mon Dieu, pour mon prof de maths parti à Abidjan par les temps qui courent!” (96). On aura reconnu en passant des titres de romans d’Olympe Bhêly Quenum, d’Ahmadou Kourouama et de Cheikh Hamidou Kane!
Ces clins d’œil ne se limitent pas qu’à des auteurs africains, quoique ce soit le plus souvent le cas. Hommage aux aînés? Auto-inscription dans une certaine tradition littéraire? Quête d’une identité littéraire africaine? Probablement (ou nécessairement), bien que le texte lui-même s’en défende et tourne en dérision les “intellectuels” africains en France, y compris les écrivains: “Et puis, ces gens-à, quand ils sont dans leur impasse [Boyla], mon Dieu qu’il se mettent à s’inventer des choses pour se faire mousser dans l’agonie! Ils te racontent qu’ils écrivent des livres, qu’ils voyagent pour faire des recherches sur le cul ou des conférences sur le con. Ils te racontent qu’ils écrivent des articles, qu’ils sont poètes, qu’ils font de la recherche, qu’ils écrivent des encyclopédies. Qu’ils collaborent à des revues et à des magazines littéraires et tout le machin ronflant qui fait impression. Mais, derrière tout ce charabia, il n’y a qu’une chose: ils sont dans la merde, les salauds! Tu les vois partout avec leur veste fanée en train de vociférer de grands mots pour ne rien dire et ils se prennent pour des Copernic parce qu’ils disent qu’ils sont en train de révolutionner l’écriture, alors qu’ils ne foutent rien qui tienne la route dans cette médiocrité raciale.” (30)
Auto-dérision? Avec ce deuxième roman, –après Femme infidèle, publié aux Nouvelles Éditions Africaines à Lomé — Sami Tchak, sûrement “prend un nouveau départ dans la fiction” comme l’annonce la quatrième de couverture. En effet, Place des fêtes, au-delà de sa thématique nouvelle, apporte à la fiction africaine de langue française une fraîcheur de ton–qui n’est pas sans rappeler les audaces langagières de Kourouma, surtout dans son “Allah n’est pas obligé”–accompagnée d’une volonté évidente non seulement de choquer mais aussi de subvertir certains discours identitaires africains où domine la centralité du continent et tout ce qu’elle représente. C’est probablement ce qu’ont reconnu les membres du jury qui lui ont décerné le Grand Littéraire d’Afrique noire pour ce roman.
Koffi Anyinefa — Janvier 2008


